Le nouveau Mid Orient Express

Publié le 19-12-2025

de Claudio Monge

L'information, diffusée par les agences internationales à la mi-septembre, semblera sans doute totalement insignifiante pour la plupart des gens : les ministres des Transports de Turquie, de Syrie et de Jordanie se sont mis d'accord pour rétablir la ligne de chemin de fer du Hedjaz, et notamment les 30 km manquants en Syrie.

Au début du XXe siècle, l'Empire ottoman, en fort déclin, avait perdu une grande partie de son territoire en Europe (les Balkans) et en Afrique du Nord. Endetté envers les puissances européennes et techniquement en retard, il était convoité par le Royaume-Uni, la France et la Russie, qui aspiraient à son démembrement : la France avait des intérêts importants en Syrie et au Liban, le Royaume-Uni en Égypte. Des mouvements nationalistes arabes émergeaient, secrètement encouragés par les puissances européennes. Dans ce contexte, l'une des dernières tentatives pour restaurer le prestige du califat ottoman sous le règne d'Abdulhamid II (1876-1909) fut l'initiative du sultan de construire le chemin de fer du Hedjaz. Ce projet visait à faciliter et accélérer l'accès des pèlerins aux sanctuaires de La Mecque et de Médine, lieux saints par excellence de l'islam mondial. Abdulhamid II était un sultan autocratique qui promouvait le panislamisme, mouvement politique et religieux prônant l'union de tous les peuples musulmans au sein du Dar al-Islam (la maison de l'Islam), incarnation du rêve calife. Il s'agissait d'une réaction à l'expansionnisme occidental, d'une expression de défense anti-impérialiste et anticolonialiste.

L'idée de relier Damas à la mer Rouge par une voie ferrée fut proposée pour la première fois au gouvernement ottoman par l'ingénieur américain d'origine allemande Charles F. Zimpel en 1864. En 1872, l'ingénieur allemand Wilhelm von Pressel, invité par le sultan Abdul Aziz (1830-1876), suggéra que le transport des soldats vers la région du Hedjaz serait plus aisé par le rail. Il prépara le projet de construction d'une ligne de 4 670 kilomètres reliant Haydarpasha (la gare historique de Kadiköy/Chalcédoine, aujourd'hui dans la partie asiatique de la mégalopole d'Istanbul) à Bassora (sud de l'Irak).

Mais le chemin de fer n'était pas un simple moyen de transport ; c'était une arme politique multifonctionnelle. Le projet fut présenté comme un service essentiel au Hajj (le pèlerinage sacré), destiné aux pèlerins musulmans voyageant de Damas à La Mecque. Le trajet, qui durait auparavant 40 à 50 jours en caravane et était périlleux, pouvait désormais être effectué en toute sécurité en 3 à 4 jours. Abdul Hamid II se présenta comme le protecteur des Lieux saints de l'Islam (La Mecque, Médine et Jérusalem) et comme le bienfaiteur de l'Oumma (communauté des croyants) à travers le monde. Le financement du chemin de fer par des dons volontaires du monde musulman (en plus des fonds d'État) constitua un moyen ingénieux de mobiliser le soutien populaire musulman, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'empire, et de consolider son rôle de calife, en affirmant son autorité religieuse au-dessus des divisions ethniques. Ce chemin de fer était un véritable nerf de l'ordre, reliant physiquement et symboliquement la périphérie arabe au centre du pouvoir à Istanbul. Il permit de contrer les pressions autonomistes et, surtout, l'influence britannique (qui, depuis son fief égyptien, ambitionnait de s'étendre à la péninsule arabique). Le projet, devenu opérationnel en 1908, fut saboté par les forces arabes menées par T.E. Lawrence (« Lawrence d'Arabie ») et les Britanniques : ce qui marqua le début de la dissolution de l'Empire ottoman (1920).

Récemment, grâce au mémorandum d'entente qui prévoit une coopération multiforme dans le domaine des transports entre la Turquie, la Syrie et la Jordanie, Erdogan entend renforcer les liens de la Turquie avec la mer Rouge via le port d'Aqaba. Le transport routier entre la Turquie et la Jordanie via la Syrie reprendra également. Après une interruption de 13 ans, il s'agissait d'une manière détournée de relancer des ambitions néo-ottomanes longtemps latentes.

NP octobre 2025
Claudio Monge

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